Charles Taylor, mots-clés en éthique
À partir de 1989 avec «Les sources du moi», Charles Taylor développe une philosophie éthique que plusieurs nomment le communautarisme. Je vous présente ici ses grandes lignes, avec une série de mots clés. Pour débuter, on peut peut-être résumer le projet en disant que Taylor cherche les conditions de possibilité d'une politique du bien commun qui pourrait dépasser le modèle politique libéral. Il faut d'abord 1) voir les limites du modèle libéral pour mieux affronter les besoins du XXIe siècle. Le modèle libéral a certes apporté de grandes avancés, notamment l'importance des idées de liberté et d'égalité. Mais aujourd'hui l'égalité et la liberté riment avec a) l'individualisme et, ancrée dans le capitalisme, l'égalité sert à gommer les différences (pour, dit-on, harmoniser les rapports sociaux). 2) Il faut ajouter aux malaises du libéralisme b) la primauté de la raison instrumentale (la raison qui n'est plus au service du bien commun mais qui est plutôt instrumentalisée par l'idéologie dominante, voir le capitalisme et l'intérêt des grandes entreprises.) Et pire encore, c) l'aliénation de la sphère politique : les citoyens se sentent de plus en plus loin du pouvoir politique et des ficelles du pouvoir. 3) Pourtant, les gens, bien qu'ils perdent de plus en plus l'ambition politique d'une autodétermination, continuent néanmoins de vivre avec leurs valeurs propres. Ces valeurs seront familiales, religieuses, culturelles. 4) Dans nos sociétés occidentales libérales l'immigration est depuis plus d'une centaines d'années fondamentale (liberté de s'établir où l'on veut, égalité (théorique)). Nos sociétés sont donc devenues multiculturelles, et on y découvre aujourd'hui un pluralisme (des valeurs, des conceptions du bien, etc). 5) Charles Taylor propose une nouvelle perspective pour mieux affronter cette nouvelle réalité : au lieu de miser sur l'égalité (qui gomme les différences) il faut reconnaître les différences. Chaque communauté dans nos sociétés pluralistes a des caractéristiques propres qui donnent le ton à la société, qui donnent son IDENTITÉ à la société. Taylor veut ici recentrer la réflexion non plus sur ce qui peut servir le libéralisme MAIS plutôt sur les communautés, donc les individus, qui forment nos sociétés. Comme si il voulait qu'on se dégage d'un modèle universel englobant (libéralisme) pour s'ouvrir vers un retour aux gens et à l'auto-détermination politique (la démocratie). 6) Mais on pourrait lui reprocher que miser sur les différences pourrait vouloir dire remettre de l'avant des préjugés et autres conflits (pensons à la crise des accommodements raisonnables de 2007 au Québec). 7) Mais pour Taylor, valoriser les différences signifie respect et reconnaissance de ce qui nous distingue (sur le plan racial, sexuel, culturel, religieux, etc). Cela est essentiel pour former une base solide pour discuter ensemble. De plus 8) ce lien intercommunautaire qu'il faut développer ne mènera pas nécessairement à des conflits si on l'enveloppe de cette nouvelle capacité que nous avons de défendre nos valeurs : débat publique, examen rationnel de l'éventail culturel, à travers des discussions (entre citoyens) des idéaux moraux à la lumière de la raison. Cela permettra 9) d'évacuer les préjugés, de reconnaître concrètement les individus et de rester en contact avec l'horizon des valeurs historicoculturelles. 10) Ce communautarisme dévoile donc une éthique de l'authenticité. Pour participer à un tel projet de société il faut être authentique : respecter ses valeurs et respecter l'ouverture (sous le regard de la raison) nécéssaire dans une société pluraliste. 11) Les communautés pourraient ainsi véritablement construire une politique du bien commun à travers leurs échanges et leur désir de voir survivre leurs valeurs, tout en respectant les valeurs des autres. 12) Relativisme moral? Non, selon Taylor. Toutes les valeurs ne se valent pas, toutes les conceptions du bien ne se valent pas : c'est la raison dans la discussion entre les communauté d'une société qui tranchera.
Frederic Chatillon -
29 novembre 2016